Les carnets de voyage


Au coeur de l'action des tournages, les réalisateurs nous partagent leurs sensations.




NOUVELLE-CALEDONIE

 

Etonnant Caillou qui mélange ainsi les cultures et traditions. Nous voici aujourd’hui plongés dans le monde des stockman, du bétail et des chevaux. La foire de Koumac se tient chaque année durant tout un WE au mois de septembre. L’affluence est considérable mais l’accès à la foire répond à une organisation sans faille : parcours d’entrée fléché, stewards, contrôle anti-alcool, drogue et armes, parking géant qui regroupe à lui seul toute une expo de 4X4. Les chapeaux de cow-boy couvrent tous les chefs. C’est le monde des hommes, des vrais !
Au programme, stands divers, snacks, courses de chevaux et rodéos, mais pas une seule goutte d’alcool. Il a fait et fait encore trop de dégâts et est tellement combattu qu’on a l’impression d’être au temps de la prohibition ! 1er rodéo et 1ères impressions : Ces gars sont fous de se faire malmener ainsi ! Les chutes sont d’une brutalité terrible. On comprend mieux pourquoi les chevaux montrent une telle détermination à expulser leur cavalier quand on sait qu’ils sont sanglés et compressés au niveau des flancs qui sont une partie très sensible. L’audio est aussi impressionnant que la vidéo : le souffle furieux des chevaux, le bruit sourd des chutes, les coups de sabots dans les barrières métalliques Et pour couronner tout cela les expressions savoureuses du commentateur. Nous avons mordu la poussière, moins que certain cavaliers toutefois, et sommes exténués de cette deuxième semaine très intense et n’arriverons même pas à l’extrême pointe nord de grande terre.
Nous nous arrêtons près de Poum pour souffler un peu, trop de route, trop de poussière, trop d’évènements. Rideau pour 2 jours !
 
 
 
Après avoir pris la transversale Koumac-Ouéga nous descendons la côte Est vers Hienghène. Le changement de paysage est progressif, la végétation devient de plus en plus luxuriante et tropicale. La route qui longe l’océan et côtoie les à-pics montagneux, nous révèle un autre monde. On avance de plus en plus lentement pour pouvoir profiter de toutes ces couleurs, de ce foisonnement de flore, de ces petites échoppes en libre-service qui exposent des sculptures en pierre à savon, des coquillages, des plantes ou des fruits et légumes. Les signes de main sont la règle, nous n’avons qu’une envie quitter notre véhicule et aller à la rencontre du peuple kanak qui représente ici, sur la côte Est, 80 % de la population.
Hienghène est une bourgade assez active avec tous les services et même un office de tourisme par lequel nous sommes passés pour l’organisation d’un séjour en tribu. Ce soir, nous dormons chez Marie-Reine et Albert dans la tribu de Tendo à 25 km de Hienghène en direction de la chaîne montagneuse. Après 50 min de route-piste nous arrivons dans la tribu. Des cases traditionnelles et quelques habitations en dur et toit de tôle se distinguent un peu partout dans la végétation. Nous interrogeons quelques personnes avant de trouver Marie-Reine. Elle nous fait entrer dans son logis constitué d’une case traditionnelle dans laquelle sont installés 2 couchages (paillasse et semblant de matelas au sol), séparés par un manou et d’une construction annexe, dans laquelle Marie-Reine dispose d’une gazinière mais aussi d’un feu à bois pour la cuisine et d’une salle à manger. Les sanitaires quant à eux sont quasi inexistants. Nous lui avons présenté la coutume et elle nous donne le feu vert pour circuler dans le village.
Nous ne sommes pas très discrets avec la caméra et l’appareil photo mais les regards sont amicaux et curieux,  nous nous présentons à l’un et à  l’autre et dès que nous précisons que nous ne travaillons pas pour la télé les habitants de Tendo se décontractent. Le repas du soir est servi et nos hôtes ne prétendent pas partager le repas avec nous malgré notre insistance. Ils nous tiennent compagnie pendant que nous dégustons le ragout de cerf, le tarot, l’igname, le manioc. Ils mangeront après nous. Nous en apprenons plus sur leur vie, leur famille, leurs habitudes en tendant très fort l’oreille car ils ont l’habitude de parler très bas, très doucement. Ils ont toujours vécu dans leur tribu et vivent de leurs cultures.
Sur leur terre dans la montagne il y a des bananiers, des ananas, des mangues, des papayes, des oranges, des litchies, des jaquiers et ils cultivent l’igname, le manioc mais surtout le tarot doux à la méthode ancienne, càd en terrasses irriguées. Albert est le spécialiste de la région de cette méthode ancestrale de culture du tarot. Après une nuit de semblant de sommeil et de réelles courbatures, nous le suivons le lendemain voir ses tarodières à flanc de montagne.
Certes cette rencontre était organisée, basée sur une relation pécuniaire mais nous avons le sentiment furtif que quelque chose qui ressemble à de l’amitié, de l’échange, de la compréhension et du respect s’est installé entre nous. 
 
 
 
Nous logeons dans un bungalow appartenant à Didime, en bord de plage, dans la tribu de Lindéralique. Aujourd’hui, réadaptation à la plongée sous-marine. Nous voilà rendu  chez Babou Côté Océan pour expliquer notre cas : nous n’avons plus plongé depuis 6 ans et avons oublié notre carnet de plongée. Qu’à cela ne tienne, puisque je suis demandeuse, j’aurais une plongée de remise à niveau et René pourra nous accompagner ce qui le remettra également dans le bain ! Avec beaucoup de diplomatie et de patience,Thierry, le gérant du club, me fait redécouvrir les joies de la plongée et l’époustouflante richesse du corail calédonien.
Toujours dans la même tribu, nous dînons à la table d’hôte de Julien Tobi, d’un excellent bougna de poulet accompagné d’un petit côte du Rhône. Nous avions bien anticipé le « couvre-feu alcool » instauré depuis plusieurs années. L’alcool fait tellement de ravages ici qu’une interdiction de vente d’alcool a été instaurée sur tout le territoire calédonien, du vendredi midi au dimanche soir, mis à part aux clients des hôtels, restaurants et tables d’hôtes. Nous sympathisons avec Julien et lui expliquons notre projet de film. Aussitôt, il nous convie à la fête de la Sainte Thérèse à ne pas rater ! C’est le jour des baptêmes, communions et confirmations à la petite paroisse de la tribu. Nous comprenons qu’il est le président d’une association et qu’il nous introduira auprès des chefs  et de la communauté pour nous permettre de filmer l’évènement. Rendez-vous est pris au lendemain à 8h30 devant l’église.
Nous y sommes, ainsi que toutes les familles concernées par l’évènement. Le temps est magnifique, la petite église est éclatante au milieu de la végétation tropicale, les femmes habillées de robe popinée aux couleurs chatoyantes, les petites filles noyées dans la dentelle blanche de leur robe de communiante et les  petits garçons en costume-cravate. Tout y est pour des prises de vues magnifiques, sauf Julien Tobi ! Nous nous renseignons auprès de quelques personnes : non, il n’est pas encore arrivé ; Houlala, il est très fatigué, il viendra plus tard ; Ho, mais il a trop bu hier soir, il ne viendra pas ! En désespoir de cause, nous essayons de trouver par nous-même un autre interlocuteur qui aura autorité pour nous introduire et pour nous autoriser à filmer. Nous avons préparé un manou pour faire la coutume mais personne ne l’accepte, ce qui nous semble assez normal puisque mis à part Julien Tobi, personne ne nous connaît dans la tribu. Nous repartons bredouille avec beaucoup de regrets.
Tout au long de la route qui descend vers Poindimié nous ressassons notre échec et avons le sentiment d’avoir raté une belle occasion de rencontrer des gens du pays et de comprendre leurs valeurs. Un soupçon d’espoir renaît quand,  à l’entrée du village de Cié nous apercevons du monde autour de l’église, nous tentons une seconde fois notre chance. Nous palabrons un peu avec telle et telle personne. Notre requête ne semble pas insurmontable. Ici c’est le curé qui décide, il est très gentil et nous demande simplement de ne pas monter sur l’autel pour filmer la cérémonie ! Nous repassons sur la côte ouest en empruntant la transversale de Houailou à Bourail. La journée a été chargée, dense, très fatigante. Et si on s’arrêtait au Nakamal de Bourail, un petit coup de kava pour se décontracter ! Mis à part une dégustation au Fidji il y a bien longtemps, nous n’avons jamais réessayé.
L’endroit est aménagé façon cosy, le patron, originaire du Vanuatu, est très avenant, le lieu se prête à la détente. Les nakamals, lieux où l’on « déguste » le kava, se répandent un peu partout en NC. Après avoir observé le rituel, j’en conclu que je vais essayer un sell à 100 (un petit bol d’une valeur de 100 cfp), m’approcher au plus près du crachoir et ne pas oublier le verre d’eau au sirop pour me rincer la bouche ! Et bien même comme ça, c’est pas bon ! René n’en conclut rien du tout ! il avale 3 doses, parce qu’il faut bien cela pour ressentir quelque effet, manque de vomir le tout et se retrouve 10 min plus tard dans un état très zen que je lui ai rarement connu. 
 
 
 
Direction Thio pour une rencontre avec Maurice Fels, retraité de la Société Le Nickel  et passionné de son histoire. Il a constitué un petit musée d’archives dans une salle de la mairie de Thio et nous parle de toute l’histoire de l’exploitation du nickel.
Retour à Nouméa, pour remettre de l’ordre dans les idées, dans les notes, dans les images et dans le linge sale. Un petit appart trouvé in extremis pour une location de 3 jours et équipé d’une connexion internet, d’une machine à laver et d’un séchoir, voilà de quoi nous remettre à jour avant notre départ pour les îles.  
Mais avant cela un rendez-vous très intéressant à l’usine de transformation de la SLN à Doniambo (Nouméa). Le directeur de l’usine nous accueille et nous guidera sur le site, du wharf de déchargement aux aires de stockage, de la roue-pelle aux tubes de combustion, des fours aux coulées et enfin au stockage du produit fini : le nickel présent aujourd’hui dans presque tous les alliages métalliques que nous utilisons : des carlingues d’avion à nos poêlons anti-adhésifs ! Chapeau bas et remerciements à la SLN qui est la seule à avoir répondu favorablement à nos demandes de tournage et qui nous a permis de faire un sujet complet sur le nickel 

MADERE, l'île aux mille couleurs

Pays : Madère

Il y a bien longtemps déjà, en route pour un tour dans le monde à bord de notre voilier, nous avions fait escale à Madère. L'émotion était bien là, en songeant que Zarco et Vaz Texeira les découvreurs de l'île, avaient dû, comme nous, apercevoir ses contours dans la brume. Le dépaysement était total et nous avons émis le voeu d'y revenir un jour.

Nous y voici aujourd'hui et c'est en avion cette fois que nous approchons, que nous survolons Madère, déjà fascinés de voir se déssiner l'île principale verdoyante ourlée de l'écume océane et ses îlots annexes désertiques et rocheux.

Le programme est chargé, le planning de prises de vues impressionnants, mais c'est sans compter la douceur de vivre, le climat idyllique et la végétation étonnante qui détournent le plus motivé des réalisateurs.

Le premier voyage sera consacré essentiellement à la capitale Funchal. Le printemps est là et la fête des fleurs bat son plein. Des tapis fleuris couvrent les allées, des cortèges d'enfants chargés de bouquets déambulent dans les rues et des chars fleuris défilent dans la ville. Nous retrouvons un ancien collègue venu s'installer à Madère. Il est passionné de botanique et a épousé une Madérienne, professeur d'histoire. A deux, ils nous éclairent sur le passé de l'île, sur l'âme des Madériens et sur l'évolution économique de l'archipel.

Mais Funchal est également riche de musées: l'Institut Da Bordado ou musée de la broderie, musée d'art sacré et celui du vin nous livrent leurs trésors. De nombreux édifices de style baroque, gothique ou manuelin parsèment la vieille ville.

Sur les hauteurs, le jardin botanique regroupe toutes les variétés de plantes importées à Madère par les très nombreux voyageurs et les plantes endémiques de l'île. Plus haut encore, l'église de Monte domine tout le cirque de Funchal et est le point de départ des carros, les traîneaux de bois et d'osier qui dévalent depuis 200 ans les ruelles pentues menant au centre de Funchal.

Le voyage suivant, au coeur de l'été aura pour objectif l'écumage de la partie est de Madère et un trajet en ferry jusqu'à l'île soeur, Porto Santo. Nous louons une voiture à l'aéroport de Santa Cruz et trouvons d'emblée un sujet intéressant : l'ouvrage d'allongement de la piste d'atterrissage construit en 2000 sur d'énormes piliers et surplombant la mer, qui permet aujourd'hui de recevoir de gros porteurs. A Caniçal, ancien port de baleiniers, le petit musée dédié à la pêche à la baleine nous offre des témoignages et des vestiges poignants de cette époque qui a pris fin dans les années 80. Vision étrange que celle de la pointe de Sâo Lorenzo, c'est une terre complètement différente du reste de l'île avec des réminiscences de désert, c'est une avancée dans l'océan, dechiquetée par les vagues. Plus au nord nous ne pouvons rater les petites maisons à toit de chaume tout pointu de Santana, elles figurent sur toutes les cartes postales mais ont eu et ont encore une raison d'être bien évidente dans cette région montagneuse : lutter contre le vent du nord, humide et froid. Le retour à Funchal se fait par l'intérieur montagneux avec une dernière halte à Camacha, réputée pour sa vannerie.

Et nous voilà embarqués sur le ferry qui nous mène à Porto Santo, la désertique : la Casa Columbo, les orgues basaltiques, le Pico do Castello, l'immense plage de sable blond et une population qui semble vivre en dehors du temps. Chaque saison apporte son lot de festivités. C'est l'automne, le temps des vendanges et nous ne devons pas rater la fête du vin à Estreita de Camara de Lobos. Les vignes sont généreuses cette année et nous sympathisons avec des Madériens qui pressent leur récolte dans l'arrière-cour de leur maison. Nous rencontrons également Arturo de Barros qui nous fait visiter ses caves et nous nous imprégnons de l'ambiance du vieux Madère guidés par le rythme lancinant du fado. Il nous reste l'ouest et le centre de Madère à décourir et surtout les fameuses levadas à parcourir. Elles nous mènent au coeur de l'île par des sentiers vertigineux noyés dans une végétation luxuriante et une forêt laurifère préservée, le tout dominé par le Pico Ruivo. Revenus au niveau de la mer, nous entamons notre tour par l'ouest : Camara de Lobos et son port de pêcheurs d'espadas, Ribeira Brava, Ponta do Sol, Jardim do Mar, Porto Moniz, autant de petites villes qui ont pris des allures de stations balnéaires. Il y a un évènement incontournable à Madère : la procession religieuse. Une des plus célèbres se déroule à Ponta Delgada, les festivités durent 3 jours et mêlent allègrement le paganisme et le religieux. Nous retrouvons un peu de calme dans une merveilleuse quinta à Sâo Jorge, inondée de roses et terminons notre tour par la visite des grottes de Sâo Vicente.

Nous venons de faire le tour d'une palette de couleurs, de décors et d'ambiances envoûtantes et avons réussi à capter une petite part de l'âme madérienne qui complète si bien le charme de ce petit paradis flottant. Sabine Van Bever, en direct de Madère.


Sur la route des caravanes

Pays : Niger

Je fréquente le Sahara depuis plus de 25 ans. Mes premiers voyages, le nez au vent, à pied entre Dakar et le lac Tchad sur plus de quatre mille kilomètres, confirment ma passion pour l'Afrique et les nomades du désert. Pendant vingt ans je séjourne dans les campements touaregs, maures ou peuls, je crapahute dans le Haut-Atlas au Maroc à la recherche des racines berbères, je traverse l'Algérie, j'arpente le Hoggar. Ces dernières années, afin de mieux comprendre le commerce caravanier contemporain, j'accompagne des chameliers au coeur des terres séléniques du Sahara central, au Niger.

Le rendez-vous avec Tanko ag Aliman, le guide de la caravane, est fixé au 9 octobre : le temps presse, nous avons lambiné à Agadez et sommes en retard. Aghaly, ami touareg qui m'assiste depuis quelques années, conduit prudemment. Nous devons retrouver les chameliers et garer la voiture en lieu sûr, à Timia, car Aghaly s'engage également, à pied et à mes côtés, sur la piste caravanière ! Nous zigzaguons dans le oued Anou Makaren, dit du Grand Puits, quand nous rejoignons les dernières bêtes. Je saute du tout-terrain afin de marcher au milieu des dromadaires chargés de fourrage, et les files n'en finissent pas ! Je chemine un bon moment, saluant des éleveurs connus lors des précédents séjours, découvrant de nouveaux visages, impressionné par le nombre d'animaux... Enfin je rejoins Tanko, le madougou, le maître du voyage, celui qui connaît l'itinéraire. Mon ami, Touareg de la fraction des Kel Ewey, est très fier de son escouade : 250 dromadaires et d'autres doivent encore nous rattraper avant le désert : "Nous aurons au moins 300 bêtes !" assure-t-il fièrement. Je savoure la chance d'effectuer  la traversée avec un tel groupe, la récompense d'une longue amitié qui me lie aux nomades de l'Aïr, aux contacts entretenus ces derniers mois par Aghaly. Chaque automne, des éleveurs touaregs du massif quittent leurs vallées pour atteindre les reliefs du Kaouar, par delà le désert des déserts, le Ténéré. Un trajet d'environ mille cinq cents kilomètres... La piste septentrionale empruntée par Tanko est peu fréquentée, elle permet de rallier plus directement les oasis isolées du nord de la Falaise, éventuellement certaines années de gagner le plateau du Djado.
 
Les premiers jours, nous marchons entre les montanges et quelques escarpements caractéritiques guident le convoi; quand la vallée se resserre, les files s'étirent, chenillent à l'infini. La mise en route est chaque matin identique : regrouper les dromadaires, à la recherche de leur pitance, lâchement entravés, les baraquer à courte distance des ballots, charger les bagages. Deux heures de labeur intense dans un incroyable capharnaüm ! Petit à petit pourtant l'équipe se rode, les gestes deviennent plus précis et nous gagnons de précieuses minutes... Dès l'entrée dans le Ténéré, les journées s'étirent, les réserves de fourrages - calculées au plus juste - décident du rythme effréné de la taghlamt, la file de chameaux qui brave le Sahara : seize à dix-huit heures de progression quotidienne, les deux-tiers à pied. Pour ne perdre aucune seconde, ne pas stopper les files, les cavaliers montent en ascendeur par le cou et sautent en route : épuisé par la marche interminable et le filmage, j'ai souvent besoin d'un coup de main pour escalader ma monture : Nous montons à la méridienne, pour s'écarter du sable brûlant; et la nuit, afin de s'assoupir un peu, aggripés et ballottés, luttant contre la fraîcheur qui enfle et la chute qui menace. La caravane est une épreuve, merveilleuse, hallucinante, mais rude ! L'avancée est métronomique, les bêtes bâtées vont l'amble, une petite centaine de kilomètres par jour. Le nomade ne marche pas vite, mais très longtemps... Les repas sont pris en route, ainsi que le thé, breuvage archétypal du Sahara actuel. Un seul repas solide, du riz au gras, au milieu de la nuit; sous les étoiles qui aident Tanko dans sa précise navigation.
 
Après une semaine de Ténéré, nous atteignons Achenouma, palmeraie du Kaouar. Ici, les termes du troc fixés, les Touaregs échangent leurs produits commerciaux - blé, mil, arachides, etc... - contre les dates des oasiens : cinq jours de palabres et de négoces. Ensuite, avec un tiers des dromadaires, nous gagnons la saline de kalala, à hauteur du bourg de Bilma, pour acheter et empaqueter le sel gemme, un labeur harassant sous un soleil de plomb. Le commerce terminé, nous reprenons la route de l'ouest, vers l'Aïr, de l'autre côté du désert des déserts...
 
Le monde des Peuls est passionnant et depuis des années, je fréquente assidûment les bouviers wodaabe, éleveurs patentés de zébus aux longues cornes. Ces bergers du soleil marchent devant leur troupeau, en mouvement permanent, comme si chaque matin un nouvel horizon leur était nécessaire ! J'aime la vie spartiate de leur campement, leur langue chantante et douce - le fulfulde -, les plaintes des veaux qui cherchent leurs mères, la proximité des bêtes qui s'assoupisent et ruminent à nos côtés. L'univers des wodaabe est fascinant; il faut marcher des heures en leur compagnie pour espérer le saisir, leur science de la brousse est inouiïe. Ma joie est toujours intense à l'approche des maisonnées de mes amis; les retrouver n'est jamais aisé, tant leur mobilité est grande ! Il faut connaître leurs puits, fréquentés en fonction des saisons et des années: les jours de marché et de foire, pour envisager les rejoindre, comme évanouis au plus profond de la steppe sahélienne. Mais quel bonheur d'apercevoir au loin leur grande silhouette, la poussière soulevée par les zébus en route, leur modeste bivouac dissimullé sous un arbre rabougri ! Les salutations sont infinies, les nouvelles sont passées en revue : la famille, les troupeaux, le pâturage, les cours des céréales, les enfants, etc... Puis Kabo Ana, hôte de longue date, déroule une natte à l'ouest du camp, à l'opposé du domaine féminin : la spatialisation est fondamentale pour gérer la permanente proximité... Rapidement le thé est mis à bouillir et Mariam, l'épouse de Kabo Ana, apporte une pleine calebasse de lait frais; le sourire éclatant elle s'installe près de nous et la causerie ponctuée d'éclats de rire résonne tard dans la nuit constellée d'étoiles.
 

BARCELONE, l'arc de triomphe accueille les étrangers

Aucune victoire particulière ne justifiait qu'on élevât un arc de triomphe pour la célébrer! Non Barcelone voulut épater le monde! L'arche constituait en fait la porte d'entrée symbolique de l'Exposition Universelle de 1888. La frise représente la ville accueillant les visiteurs étrangers.

"Bienvenue aux étrangers" donc. J'étais là sur l'herbe, insouciant, inspiré, pourtant très entouré, en train de cadrer, d'accorder des lignes de lampadaires et de palmes! Dans ce périmètre aéré, en lisière du labyrinthe médiéval, officient les spécialistes des vols à l'arraché, couteau sous la veste pour qui tenterait de s'interposer ou dirigé vers la victime qui naïvement pisterait.t pfft! plus d'appareil...

Les Golondrinas, ces hirondelles qui ne font pas le printemps... Ah! voir et embrasser Barcelone de la mer... à bord d'une hirondelle!... J'ai fait l'expérience infructueuse, mouvementée d'une mini croisière côtière dans la houle méditerranéenne. Tangage et roulis faisaient hurler les passagers comme dans le grand huit d'une fête foraine.

Les photographes remisaient leur matériel. Les plus sensibles vomissaient de déplaisir. Les blagueurs d'humour, noir vantaient les fonds sous-marins!

Un contrôle inattendu: La Guardia Urbana - la police urbaine - élargit ses missions. D'ordinaire, elle interpelle, déloge, enquiquine, embarque les mendiants, clochards, ivrognes, prostituées, qui troublent l'ordre public, qui entachent d'évidence l'image de la ville des prodiges.

Elle traque aussi un nouveau genre de personnage indésirable, esthète à l'opposé dont la mission n'est pas de souiller mais plutôt de lui rendre hommage: le photographe qui travaille au pied! Les forces du paradoxe l'ont rappelé à l'ordre! Le pied photo, même par grand vent, est une arme interdite!